• Louise

Hugo Clément : le vrai du faux (8/8)

Mis à jour : juin 23

Petite introduction pour vous donner le contexte


J'ai récemment eu rendez-vous avec Jean-Louis Peyraud, Directeur scientifique adjoint à l'INRAE. Nous avons discuté pendant plus d'une heure de l'impact de l'élevage sur l'environnement, notre santé et le bien-être animal. Cela a donné lieu à la sortie de deux épisodes du Podcast que vous pouvez trouver ici.

Jean-Louis a dédié sa carrière à la recherche sur l'élevage. Il est mondialement reconnu pour ses travaux. Au-delà de l'heure que j'ai eu la chance de partager avec lui, j'ai beaucoup travaillé pour préparer l'interview afin d'être à la hauteur de ce sujet complexe. Pour ce faire, Jean-Louis m'a envoyé le dernier rapport qu'il a envoyé à la commission européenne avec tout ce qu'il savait sur l'élevage. Intitulé "Future of EU livestock: how to contribute to a sustainable agricultural sector?" ("Futur de l'élevage : comment contribuer à une agriculture durable ?"), il est constitué de 90 pages riches en informations, que j'ai épluché de fond en comble. Cela m'a demandé trois semaines de travail et des recherches annexes. Pour vous faire profiter de ce travail, j'ai rédigé un dossier complet sur le sujet.

Pour préparer l'interview, je suis aussi allée, comme je le fais toujours, me renseigner sur les sites des organismes qui ont des avis différents de la personne que je reçois. Pour cet épisode, j'ai notamment écouté le Podcast Vlan (que je vous recommande par ailleurs !) qui a reçu Hugo Clément.

Hugo Clément est un journaliste reconnu. Il a notamment travaillé dans les rédactions de France 2 et du Quotidien sur TMC. Il est par ailleurs très engagé pour la cause animale. Il s'est par exemple impliqué dernièrement aux côtés de l'association L214. J'ai trouvé ce Podcast très intéressant (comme souvent avec le Podcast Vlan!). A la lumière de ce que j'ai appris ces dernières semaines sur l'élevage, j'ai trouvé intéressant de faire l'exercice d'analyse des propos d'Hugo. J'ai sélectionné certains de ses propos qui me semblent particulièrement structurant de sa pensée. Vous pouvez trouver l'intégralité de l'épisode ici. Bonne lecture !


1/ L'impact de l'élevage sur la biodiversité


Les propos d'Hugo Clément (17mn30) : "Il y a urgence à réduire le poids de ces espèces domestiques. Il y a urgence parce que ces espèces domestiques détruisent la biodiversité et elles posent un gros problème climatique car, pour les nourrir, il faut détruire des espaces naturels pour produire de l'alimentation pour ces animaux. Ça pause problème aussi parce que toutes les déjections produites ont une énorme impact sur les milieux naturels. C'est par exemple le cas en Bretagne."

VRAI ET FAUX. J'en parle assez longuement dans cet article. En bref, l'élevage est allé trop loin dans l'intensification et la spécialisation, ce qui a impliqué des effets négatifs considérables sur l'environnement. En important du soja pour nourrir les animaux, on a aussi importé de la déforestation (on estime que l'UE a importé 36% de la déforestation entre 1990 et 2009). Ici, Hugo à raison, cela nécessite que le secteur revoit son modèle en profondeur. Par contre, chose dont on parle moins et Hugo Clément en tout cas n'en parle à aucun moment pendant les cinquante minutes d'interview (et c'est bien dommage vu sa qualité journalistique !), c'est que l'élevage rend d'énormes services à l'environnement et à l'homme qu'on ne peut ignorer :

  • Il participe à la préservation de la biodiversité par l'intermédiaire des prairies. Les prairies sont source d'une biodiversité accrue et ont également l'énorme avantage de stocker beaucoup de carbone. S'il n'y a plus d'élevage, il n'y a plus de prairie.

  • Il permet de conserver une vie dans les territoires ruraux. A l'heure où 80% de la population française vit en ville, l'élevage permet de créer et maintenir l'emploi dans les territoires ruraux. Pour vous donner une idée, l'élevage représente 400 millions d'emplois en Europe. Rien que ça ! En France, si on compte les emplois directs (éleveurs) et indirects (chauffeur qui transporte de la viande par exemple), c'est 800 000 emplois qui sont concernés !

  • Il maintient les paysages ouverts et limite les risques d'incendies : on l'a dit, s'il n'y a plus d'élevage, il n'y a plus de prairies. Cela voudrait dire que les broussailles et la forêt prendrait le dessus. Moins sympa à regarder et surtout plus dangereux pour la protection des incendies : si un feu part, plus rien ne l'arrête puisque ce serait des végétaux à perte de vue.

  • Il transforme des denrées non comestibles par l'homme (herbe et végétaux) en denrées comestibles avec du lait et de la viande. Y a pas à dire, c'est quand même le plus grand des services !

En fait comme sur beaucoup de sujets, ce n'est pas tout noir ni tout blanc. C'est une affaire de compromis et de faire les choses raisonnablement pour maximiser les avantages de la pratique de l'élevage.

2/ L'élevage émet autant de gaz à effet de serre que les transports


Les propos de Hugo Clément (18mn25) : "L'élevage au niveau planétaire représente un peu plus de 14% des émissions globales de gaz à effet de serre, ce qui équivaut globalement aux émissions du secteur du transport. C'est un énorme pollueur."

FAUX (ET ARCHI FAUX). L'élevage représente bien 14% des émissions globales des gaz à effet de serre au niveau mondial. Par contre, il est faux de dire que c'est autant que les transports. Cela parait complètement fou mais cette information est venue de manière erronée d'un rapport de la FAO en 2006. Ils avaient en fait pris en compte toutes les activités autour de l'élevage (transports des animaux, usines de transformations, utilisation des machines, etc...) alors que pour les transports, ils n'avaient pas compté les activités annexes comme l'extraction du pétrole ! On comparait donc des choux et des carottes. La FAO a fait un communiqué de presse pour démentir l'information et s'excuser mais c'était trop tard, le rapport était déjà publié.


Voici donc les vrais chiffres, datant de 2017, sur l'émission de gaz à effet de serre en Europe :

  • Secteur industriel : 38%

  • Transports : 21%

  • Secteur du tertiaire : 12%

  • Secteur agricole : 10% (et 14% au niveau mondial)

3/ Les animaux domestiques pourraient vivre sans qu'on en tire un intérêt économique


Les propos d'Hugo Clément (25mn) : "Il y a des races rustiques d'animaux notamment des vaches de montagne, des porc rustiques, qui peuvent très bien vivre aux côtés des êtres humains. On le voit : les cochons en Corse, qui vivent en liberté dans des grands enclos dans le maquis, ils pourraient très bien continuer à vivre en liberté même si n'y avait pas un système qui commercialiserait leur viande. C'est un logiciel qu'il faut changer. Il faut accepter de vivre à côté d'animaux qui ne nous apportent rien économiquement."

FAUX. Alors nous sommes tous d'accord qu'on rêverait d'avoir des animaux qui gambadent dans les prairies et qui finissent leurs vieux jours tranquillement jusqu'à mourir de vieillesse.

Malheureusement, nous ne sommes pas dans un dessin animé. Qui parmi nous, accepterait d'avoir des vaches et des cochons, de nettoyer les étables tous les jours, de leurs donner à manger matin et soir, week-end inclus, de les soigner quand elles ont des soucis, sans que ça ne leurs rapporte rien économiquement ? Est-ce qu'Hugo mettrait trois cochons dans son jardin ? La réponse est non. Alors pourquoi demande-t-on ça aux éleveurs si nous-même nous ne sommes pas prêts à le faire ?


La réalité, c'est que s'il n'y a plus d'élevage, ces races sont amenées à disparaitre. Comme il le dit, les cochons peuvent parfaitement vivre "en liberté dans des grands enclos dans le maquis" parce que justement il y a des enclos et qu'ils ne sont pas en liberté totale. Grâce à ces derniers, l'animal bénéficie de la protection de l'homme. S'ils n'étaient pas là, les cochons se feraient tuer petit à petit par les espèces sauvages qui se nourriraient avec et les cochons disparaitraient. Malheureusement, la nature est un milieu hostile et cruel.


Il y a une forme de contrat passé entre les hommes et les animaux domestiques (alors nous sommes bien d'accord, le contrat n'est signé que par l'homme, nous ne savons pas si les animaux sont d'accords) : l'homme a le devoir (qu'on a parfois oublié) d'assurer une belle vie à l'animal en répondant à tous ses besoins comme être en sécurité et protégé des prédateurs, manger à sa faim, exprimer ses comportements naturels ou être soigné. En échange, l'animal rend service à l'homme en lui tenant compagnie par exemple (nos chats et chiens), en aidant l'agriculteur dans son métier (chiens de berger) ou en fournissant des œufs, du lait, du fromage ou de la viande aux hommes (vaches, mouton, cochon, poulet...).


Aujourd'hui, nous pouvons nous permettre de refuser ce concept parce que nous habitons en ville (pour 80% d'entre nous en France) et que nous avons tout dans les supermarchés. On peut donc avoir le luxe d'acheter un steak de soja, bien empaqueté et prêt à être poêlé. Mais la vraie vie, ce n'est pas ça. La vraie vie, c'est produire et élever pour se nourrir. On a la chance de ne plus avoir à s'en occuper (tant qu'il y aura des agriculteurs !) mais ce n'est pas pour autant qu'il faut qu'on oublie les bases de la vie. Si nous étions catapultés dans un endroit où rien n'existe, nous reviendront tous aux bases en élevant des animaux et en cultivant pour manger. Alors évidemment, mon exemple ne vaut pas, nous avons construit beaucoup de choses et nous avons la chance d'avoir le choix dans notre alimentation. Nous nous devons par exemple de réduire nos protéines animales pour les remplacer par des protéines végétales afin de réduire notre impact environnemental (j'en parle plus longuement ici) !

4/ Une poule qui meurt brulée ou à l'abattoir, c'est pareil

Les propos d'Hugo (19mn) : "On a des exemples symptomatiques souvent dans l'actualité. Par exemple, les incendies dans les élevages. Il y a des incendies, accidentels dans la plupart du temps, dans les élevages, où on peut lire dans la presse "10 000 poules ont péri dans l'incendie de l'élevage". C'est présenté comme quelque chose de dramatique, de triste, et c'est vrai que ça l'est. Sauf que ces 10 000 poules, si elles n'étaient pas mortes dans l'incendie, elles seraient mortes à l'abattoir. C'est des poulets qui, de toute manière, sont destinés à mourir au bout de leur quarantième jour. Donc qu'ils meurent dans un incendie ou qu'ils meurent dans un abattoir, même si peut-être la mort à l'abattoir sera un peu moins douloureuse que de mourir brûlé, c'est sûr, mais la finalité est la même."

Bon alors là franchement, je ne vous dis ni vrai ni faux : je trouve les propos abjects pour quelqu'un qui se veut protecteur des animaux. J'ai hésité à vous partager ce passage. On ne va pas comparer les types de morts mais honnêtement, finir brûlé dans un hangar sans issu, je vois difficilement plus grande souffrance.

Au-delà de ça, c'est cracher sur tous les progrès qui ont été fait dans les abattoirs. Pour en avoir visité un (abattage de volailles à Saint-Sever (40) ), le canard est étourdi avec un petit coup d'électricité pour être inconscient avant d'être mis à mort. On est d'accord, la finalité est la même, l'animal est mort à la fin pour se nourrir, mais quand même ! C'est aussi cracher sur le bien-être de l'éleveur. J'imagine la douleur que ça doit être de voir bruler son hangar avec ses animaux dedans sans pouvoir rien faire. C'est son actif immobilier, ses compagnons du quotidien, des années de travail qui partent en fumée.

5/ On peut être végétarien ou végan et être en bonne santé


Les propos de Hugo Clément (26mn55) : "Ce qui est sûr, ce qu'on sait aujourd'hui, c'est qu'on peut être végétarien et en très bonne santé et être végan et être en très bonne santé, dans la limite d'avoir un régime alimentaire équilibré. Si on est végétarien et qu'on mange que des pâtes, on ne va pas être en bonne santé. Les études ont montré que les populations végétariennes et véganes ne sont pas en moins bonne santé que la population générale et sur certains aspects (cancers, diabète, obésité) sont même en meilleure santé sur ces aspects-là (...) On peut aussi être en bonne santé en mangeant un peu de viande et un peu de poisson et être en parfaite santé. C'est la réalité, il ne faut pas non plus raconter n'importe quoi, c'est pas du tout incompatible."