• Louise

Les agriculteurs, ces entrepreneurs.

Grâce au Podcast, je rencontre des agriculteurs. Je veux par ce blog partager mes impressions. Je ne suis pas une spécialiste du monde agricole et mes réflexions sont basées sur une petite vingtaine d'entretiens.

Les agriculteurs entrepreneurs, podcast la clé des champs

Grâce à mon métier de Directrice Marketing dans une start-up parisienne et au Podcast "La Clé des Champs" qui me permet de de me plonger dans le monde agricole, j'ai désormais la chance de côtoyer entrepreneurs et agriculteurs. 

Je trouve finalement beaucoup de points communs à ces deux professions. Les agriculteurs et les entrepreneurs ne sont finalement pas aussi éloignés que cela pourrait paraître ! Voici quelques points qui les rassemblent :


La difficulté à couper du travail 

Dans les interviews que je mène, les agriculteurs expliquent souvent qu'une des principales difficultés qu'ils rencontrent, c'est de couper avec le travail. Jean Basta, éleveur de blondes d'aquitaine, le dit très bien "Il n'y a pas de weekend, pas de jours fériés. La difficulté c'est de ne pas se "laisser manger", de réussir à couper et de pas ramener le travail à la maison". Mots que j'ai souvent entendu de la part d'entrepreneurs, qui ont du mal à  déconnecter de leur projet. L'un et l'autre n'ont pas toujours la possibilité de partir en vacances comme ils le souhaiteraient. Marion Ossiniri, bergère en estive, me racontait ainsi qu'ils partaient quatre jours chaque année. Quatre petits jours... Et cette année, impossible de trouver quelqu'un pour les remplacer, il a donc fallu renoncer à cette petite escapade. Pour l'entrepreneur aussi, les premières années, les vacances sont courtes et elles sont souvent accompagnées de l'ordinateur pour gérer les urgences à distance.

Emilie Hugues moulin castelas

La nécessité d'avoir une vision 


Comme un entrepreneur, un agriculteur se doit d'avoir une vision à moyen et long terme de ce que sera son exploitation demain. Emilie Hugues, oliveronne, nous l'explique : "si on veut réussir, il faut une vision à quinze ans et savoir où on va". L'entrepreneur lui aussi se doit d'avoir une idée claire du cap qu'il souhaite suivre pour guider les actions mises en place dans son entreprise.


La diversification de ses risques

Un agriculteur se doit de diversifier ses risques, comme en entreprise. Nadège Petit, productrice de pommes de terre, lin, blé et colza (entre autre), nous l'explique "On ne met pas tous nos œufs dans le même panier (...) Si le prix n'est pas bon en blé il sera peut-être meilleur en pommes de terre. En général y a toujours une production qui sort du lot. On arrive donc à avoir une certaine sérénité sur l'exploitation". Pour l'entrepreneur aussi, diversifier ses risques est une des règles d'or pour mener son son business. Si par exemple une des matières premières est clé dans la fabrication de son produit, il se doit d'avoir plusieurs fournisseurs en capacité de lui fournir et ne pas se reposer sur un seul d'entre eux.



Pauline Garcia, éthodiversité

La polyvalence de rigueur

Autrefois, un agriculteur était là pour produire, il se concentrait sur son cœur de métier, travaillait la terre, élevait ses bêtes. Pauline Garcia, éleveuse de Bovins, nous explique que tout ça a bien changé : "Aujourd'hui, on doit être comptable, vétérinaire, cultivateur, mécaniciens... on est homme à tout faire".  Un vrai job à 360 ! Finalement comme l'entrepreneur qui, au lancement de son entreprise, se trouve dans l'obligation d'être au four et au moulin.  La communication devient notamment un sujet central. J'ai été frappée par le nombre d'agriculteurs présents sur Twitter. A Lucie, créatrice de la chaîne YouTube "Plein les Y'oeufs" de nous expliquer "Quand je suis allée sur YouTube, c’était un sacré cap à passer : non seulement il fallait apprendre à communiquer en se filmant mais en plus j’étais en train d’apprendre mon métier d’éleveuse !".


Le rôle d'un chef d'orchestre

Comme l'entrepreneur à la tête de son entreprise, l'agriculteur doit jouer le rôle de chef d'orchestre. Luc Peyronnet, chef de culture dans le grand château bordelais, le dit très bien "on est des chefs d'orchestre, je ne suis pas plus compétent que le premier violon mais je suis là pour faire travailler tout le monde ensemble". En externe ou en interne, l'agriculteur et l'entrepreneur sont là pour que tout s'enchaîne, tout concorde pour produire le meilleur produit fini possible, c'est un tout écosystème qui évolue autour d'eux. 


La forte capacité d'adaptation 

nadège petit, ferme de villedieu

C'est ce qui m'a le plus frappée. L'agriculteur évolue dans un contexte avec des facteurs externes multiples qui peuvent évoluer et sur lesquels il n'a pas ou peu d'emprise. Le climat d'abord. Les paysans sont en première ligne du changement climatique ils n'ont pas d'autres choix que de s'y adapter. J'ai rencontré Jean-Marc, Kiwiculteur depuis 20 ans.  Dans sa région, les inondations majeures se multiplient et mettent en péril la survie des pieds de kiwis. Pour s'adapter, il a  pris le parti de façonner certaines de ses terres pour que ces dernières soient légèrement inclinées (un peu comme un toit de maison). L'objectif : que l'eau s'écoule mieux et qu'elle arrête de stagner sur les pieds de kiwis. Mais Jean-Marc ne saura que dans trois ans (quand les nouveaux pieds de kiwis seront à maturité pour produire leurs fruits) s'il a fait le bon choix. Travailler avec la nature nécessite de faire des paris sur l'avenir, sur la base quasi seule de son intuition. D'autres élément sont amenés à changer : la législation par exemple. L'agriculture est au centre de nombreux débats de société et les lois évoluent constamment. Prenons l'exemple type des produits phytopharmaceutiques, aussi connus sous le nom de pesticides. On supprime la possibilité d'utiliser certains de ces produits, ce qui est certainement une bonne chose pour l'environnement, mais c'est à l'agriculteur seul de trouver des solutions de remplacement viable pour son exploitation. Nadège Petit, productrice de pommes de terre, nous alerte sur le sujet "à force d'interdire des produits, nous allons arriver à une impasse, on ne pourra plus produire des légumes sanitairement propres. Si on veut être vraiment cohérent, il va falloir que ce qu'on impose aux agriculteurs français, on l'impose aussi aux agriculteurs étrangers". Comme un entrepreneur, l'agriculteur doit donc faire face à des obstacles, à des situations changeantes et se trouve dans l'obligation de trouver des solutions rapidement en prenant en compte le maximum d'éléments à sa disposition mais souvent prend la décision finale en se fiant à son instinct. 


Un point business les distingue cependant profondément 

Il reste une énorme différence entre l'agriculteur et l'entrepreneur (au-delà du cadre de vie bien sûr), une différence que je trouve personnellement majeure :  dans la plupart des cas, l'agriculteur n'est pas maître de son prix de vente. L'entrepreneur fait un business plan, évalue ses coûts de production, les volumes qu'il pense générer et en fonction adapte son prix de vente pour dégager des marges. L'agriculteur lui, peut évaluer ses coûts de production mais subit son prix de vente. Ce dernier est soumis aux aléas des marchés financiers mondiaux pour certaines productions et à la force de négociation des grandes surfaces pour la plupart. Le système tel qu'il existe aujourd'hui implique que les agriculteurs n'ont aucun levier de négociation face aux mastodontes des marchés financiers et des supermarchés. C'est à peine croyable : passer des journées entières à travailler dur, pour une fonction qui n'est rien de moins que de nourrir la population, sans savoir combien on va gagner in fine.

Bref, si je devais résumer l'ensemble de mes entretiens avec les agriculteurs réalisés jusqu'à présent, c'est qu'on est bien loin des clichés : pour moi l'agriculteur n'est rien d'autre qu'un entrepreneur.