• Louise

[Edito] Les bassines en agriculture : mirage ou véritable outil pour le monde agricole ?

Dernière mise à jour : 21 nov.



Visite à la ferme agri tourisme

Fin octobre a marqué le début de manifestations contre la mise en œuvre de “bassines”, ou réservoirs de stockage artificiels, à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, destinées à approvisionner les agriculteurs du territoire en eau d’irrigation.


Alors que démarrait le chantier de la deuxième bassine, c'est près de 4000 manifestants qui sont venus empêcher le démarrage des travaux. Cette mobilisation a nécessité l'intervention de 1500 policiers et s'est soldée par un bilan de plus de 90 blessés (61 policiers et 30 manifestants).


Alors pourquoi ces bassines sont-elles le terrain de si fortes tensions ? Sont-elles la solution miracle contre le réchauffement climatique ? Je vous propose dans cet article, une tentative de décryptage à froid 🙂


Merci à Alban Thomas, Directeur Scientifique Adjoint Environnement à l’INRAE, et à Bernard Grihon, Responsable de la gestion de l’eau à la Chambre d’Agriculture des Landes, pour la relecture de cet édito et leur apport.



Rappel du contexte : le projet des bassines dans les Deux-Sèvres, un projet de longue date.


Porté par la coopérative Coop de l'eau 79, le projet des retenues d'eau dans le bassin niortais a été initié en 2017. Il prévoyait initialement la construction de dix-neuf bassines et un prélèvement de 8,6 millions de m3 d'eau par an. Ce prélèvement a lieu dans les cours d'eau et les nappes phréatiques, pendant l'hiver uniquement, lorsque l'eau coule (ou est censée couler) en abondance et que les niveaux des nappes phréatiques et des cours d’eau (contrôlés par l’Etat) sont suffisamment hauts.


Le projet a dès le démarrage connu de vives contestations et a été recalibré trois fois. Finalement, l'ensemble des parties prenantes se sont mises d'accord sur la construction de seize bassines et sur un prélèvement annuel de 6,2 millions de m3.

En échange de la mise à disposition de cette eau, les agriculteurs bénéficiaires ont signé un protocole d'accord en 2018, nommé "protocole pour une agriculture durable", les engageant à faire évoluer leurs pratiques. L'objectif de ce protocole est de faire en sorte que les bassines représentent une aide aux agriculteurs pour leur laisser le temps de faire évoluer leurs pratiques et de s'adapter au changement climatique.


Ce projet concerne 25% des agriculteurs du territoire, soit 425 chefs d’exploitation et 140 salariés, dont dépendent aussi les emplois des filières agroalimentaires associées.


Mais une bassine c'est quoi en fait ? Et en quoi ça consiste ?

Une bassine est une retenue d'eau construite artificiellement. Il s'agit de creuser une réserve

dans le sol, surélevée par la création d'une digue de quelques mètres de hauteur et d'étanchéifier le tout par une membrane géotextile (une sorte de liner pour les chanceux qui ont une piscine). Le remplissage de ces bassines se fait par pompage dans le milieu naturel en période d’hautes eaux, soit des nappes phréatiques, soit des rivières. Ce pompage est autorisé uniquement pendant l'hiver (du 1er novembre au 31 mars) et seulement si les niveaux d'eau dans les espaces naturels sont suffisants.


Pour faire bref, il s'agit de capter l'eau l'hiver pour l'utiliser pendant l'été, lorsque la ressource se fait plus rare et que les besoins sont au plus haut.

En pratique :

  • Les agriculteurs se voient attribuer un certain quota d'eau annuel. Ils sont équipés d'un compteur volumétrique qui contrôle leur consommation.

  • Ils paient des redevances pour utiliser cette eau. L'une auprès de l'agence de l'eau, l'autre auprès des organismes uniques de gestion collective (OUGC).

  • Ils assument le coût d’amortissement et le coût de fonctionnement de leurs installations de pompage et matériel d’irrigation, notamment le coût énergétique associé

  • Ils s'engagent, en échange de bénéficier de cette eau, à améliorer leurs pratiques agricoles (nous y reviendrons).


Les bassines : un outil pour atténuer et compenser les effets du réchauffement climatique...


Ce n'est plus à prouver, le réchauffement climatique est désormais une réalité et c'est particulièrement vrai pour les agriculteurs. Longues sécheresses l'été, pluies abondantes voire inondations l'hiver, gelées tardives au printemps... autant de facteurs climatiques qui rendent le métier d'agriculteur de plus en plus incertain et risqué.


En France, on observe donc des sécheresses plus fréquentes depuis vingt ans, particulièrement depuis 2010 et le phénomène devrait s'accentuer dans les prochaines années.

Le changement climatique se matérialise par :

  • Une hausse des températures moyennes, entraînant une augmentation de l’évaporation des sols et de transpiration des plantes,

  • De fortes variations de température selon les saisons,

  • Et une pluviométrie annuelle stable mais différemment répartie au fil des saisons : des épisodes de pluie parfois violents l’hiver et une baisse de des précipitations l’été.

Il existe deux grands leviers pour optimiser l'utilisation des ressources en eau dans le secteur agricole :

  • Jouer sur les usages : il s'agit de trouver des systèmes d'économie d'eau et de baisse de la consommation.

  • Jouer sur l'offre afin d'obtenir plus de disponibilité d'eau : c'est-à-dire trouver des possibilités de capter l'eau, la stocker et la recycler.

Vous l'aurez compris, les bassines sont un outil qui s'inscrit dans la deuxième catégorie. Leur grand avantage est de permettre de mettre à la disposition des agriculteurs de l'eau qu'ils peuvent utiliser en été quand la ressource se fait rare et lorsqu’ils en ont le plus besoin. Car, rappelons-le, l'eau est la base de toute production agricole.


Pas d'eau, pas de production, pas d'alimentation !

Trouver des solutions pour que les agriculteurs aient des ressources en eau suffisantes est un point crucial pour l'ensemble de la population. J'ai vu à la télévision certains militants accuser les agriculteurs de privatiser l'eau.


Mais rappelons que la fonction première d'un agriculteur est bien de nous nourrir et que l'eau qu'il utilise nous revient la majeure partie du temps sous forme d'alimentation. Et on est bien content de manger des produits français 😄.



...mais qui n’est pas une solution miracle.


Quand on regarde le problème on se dit "il y a trop d'eau l'hiver, on en manque l'été, stockons là évidemment !". Mais finalement ce n'est pas si simple.


D'abord, les bassines ne doivent pas être là pour conforter un modèle d'agriculture qui n'est plus adapté aux réalités climatiques. Le climat évolue. Les méthodes agricoles doivent évoluer avec (facile à dire, sacré challenge en réalité, particulièrement pour les agriculteurs qui se retrouvent à expérimenter des solutions sur leur exploitation, parfois au détriment de leurs rendements et de leurs finances).


Les bassines doivent être utilisées comme un outil d'accompagnement pour laisser le temps aux agriculteurs de s'adapter et réduire l'incertitude de leur métier à court terme.

C'est bien comme ça qu'a été conçu le projet des Deux-Sèvres, en faisant signer un protocole d'accord engageant les agriculteurs à faire évoluer leurs pratiques. Des contrôles sont réalisés tous les trois ou cinq ans. Des sanctions sont appliquées si les objectifs ne sont pas atteints : les volumes d'eau autorisés à l'agriculteur sont revus à la baisse avec les risques que cela implique pour la pérennité de son exploitation.


Les bassines agricoles présentent plusieurs inconvénients :

  • Leur coût : la mise en place de retenues coûte cher à financer. Chaque réserve coûte plus d’un million d’euros, en grande partie financé par les fonds publics.

  • La perte de rendements : plus la taille des réservoirs est grande, moins le rendement en eau sera grand car les réservoirs connaissent une déperdition liée à l'évaporation. Cette évaporation est cependant partiellement compensée par la pluviométrie.

  • L'impact négatif sur les écosystèmes aquatiques : en allant pomper l'eau des rivières ou des nappes phréatiques, les bassines peuvent impacter négativement les milieux naturels si les prélèvements ne respectent pas un niveau minimum d’eau restant dans le milieu (d’où l’étude d’impact en amont du projet, les autorisations administratives nécessaires et les contrôles des services de l’Etat avant d’autoriser les prélèvements l’hiver pour s’assurer que les niveaux sont suffisamment haut)

  • Des conflits d’usages locaux liés au fait qu’une partie des irrigants seulement a accès à ces nouvelles ressources (la priorité est souvent donnée aux plus gros irrigants)

  • Un dispositif qui peut ne pas encourager les agriculteurs à adapter leurs pratiques, d’où la mise en place de protocole pour inciter les bénéficiaires des bassines à évoluer. Les associations environnementales jugent souvent ces protocoles pas assez ambitieux ou pas correctement mis en application.

Le stockage de l’eau est donc un outil d'atténuation des effets du réchauffement climatique mais, vous l'aurez compris, ne représente pas à lui seul la solution miracle.

Suite aux différents rapports sur le climat du GIEC, on se rend compte qu'il va falloir jouer sur un nombre de leviers importants. Le secteur agricole devra s'adapter et faire en sorte que l'ensemble des filières et acteurs du territoire travaillent ensemble afin de trouver des leviers techniques.


Voici quelques solutions complémentaires qu'il faudra en parallèle mettre en place :

  • Poursuivre la recherche variétale pour trouver des variétés plus résistantes aux fortes sécheresse et moins vulnérables au manque eau,

  • Cultiver de nouvelles espèces (comme le sorgho par exemple) à condition de trouver de nouveaux débouchés économiques et valorisables pour ces cultures,

  • Développer l'agriculture de conservation des sols,

  • Et poursuivre le développement de l'agriculture de précision pour optimiser encore davantage l'utilisation de l'eau.



Trouver des solutions ensembles, dans le respect de nos valeurs démocratiques


Quoi qu'il en soit, ce sujet nous concerne tous et nécessite des décisions prises collectivement. On ne le dit pas assez, mais le projet des Deux-Sèvres a fait l'objet de cinq années de concertations de l'ensemble des acteurs du territoire. Il a suivi un processus de validation long et précis, jusqu'à être validé par le tribunal administratif.


Le fait qu'une poignée d'individus viennent, en dernière minute, remettre en cause un projet collectif réfléchi de longue date n'est pas acceptable et contre-productif. Cela remet en cause nos valeurs démocratiques. Nous assistons là à une dictature des minorités qui ne reconnaissent pas des décisions prises par les parties prenantes d'un territoire. On a d'ailleurs entendu pour la première fois parler de la notion "d'écoterrorisme". Les méthodes employées ont été violentes. Des agriculteurs ont vu leur outil de travail détruit. Ces militants de la cause environnementale ont remis en cause, lors de ces manifestations, le droit de travailler, le droit à la propriété privée et le processus démocratique.


A l'heure où de moins en moins d'entre nous s'engagent dans une vocation d'agriculteur, il est essentiel de trouver des solutions pour apporter de la stabilité à ce métier et ainsi attirer les nouvelles générations.

Les bassines ne sont sûrement pas la solution miracle, mais les comportements extrémistes, quel qu'en soit le bord politique, sont sans aucun doute contre-productifs dans l'accompagnement du monde agricole et rural pour relever le challenge environnemental immense qui l'attend.


Louise Lesparre


 

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Sources :


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